Entrevue avec les soeurs de Vailly

16 septembre 2009 | par Mathieu Fortin
visuel de l'article

Deux têtes valent mieux qu’une.

C’est un secret de polichinelle qu’il est pratiquement impossible de vivre de sa plume au Québec.

Mises à part quelques grosses pointures dont les ventes sont impressionnantes à chaque nouvelle sortie en librairie, rares sont ceux qui peuvent prétendre déclarer l’écriture comme activité rémunérée principale. C’est pourtant le cas de non pas une, mais bien deux femmes répondant au patronyme de Vailly. En effet, Corinne et Sylvie-Catherine de Vailly vivent de leur plume, « à temps plein depuis janvier 2007 » pour Corinne et « depuis une dizaine d’années » pour sa sœur. Motivé par ce cas d’exception, j’ai tenu à savoir comment travaillent deux sœurs qui œuvrent dans des genres semblables. J’ai donc revêtu les atours de Phoenix, le détective du temps (autre cas particulier dont nous parlerons plus loin) et j’ai mené ma petite enquête.

Commençons par Corinne, qui a œuvré pendant quelques années de l’autre côté de l’édition, comme réviseure-correctrice pour différents éditeurs. « Mon but a toujours été d’être auteure à temps plein. Être réviseure-correctrice m’a permis de voir ce que les autres auteurs faisaient et comment ils le faisaient [et] d’entrer en contact avec plusieurs éditeurs, ce qui n’est pas négligeable si on veut un jour être publiée. Par contre, sans hésiter, je préfère à 100 % l’écriture. » Avant d’occuper cette fonction, elle a été « chef de pupitre et reporter au Petit Journal de TQS (1re équipe) de 1986 à 1991 ». Son passage à l’écriture s’est donc fait de manière indirecte : « N’eût été le retrait de l’émission en 1991, peut-être n’aurais-je finalement jamais publié. C’est lorsque le moment est venu de me demander si je voulais continuer à être journaliste ou entreprendre une autre carrière que j’ai décidé de me remettre à l’écriture romanesque… J’avais toujours écrit (depuis l’âge de huit ans) mais sans jamais faire de démarches sérieuses auprès des éditeurs. »

Sa sœur, Sylvie-Catherine, a aussi tâté du journalisme, d’une certaine façon, en publiant des guides pratiques : « Je préfère de loin écrire des romans, où les seules limites proviennent de l’imaginaire. Les guides pratiques, bien qu’intéressants, répondent à des critères plus définis, plus précis. L’approche est totalement différente; le roman exige une réflexion, disons, plus personnelle, tandis que le guide pratique s’élabore généralement en effectuant des recherches. Certains romans que nous écrivons exigent également des recherches, mais qui servent surtout de base, sans obligation d’utilisation. »

Écrire en collaboration

Les sœurs de Vailly ont beaucoup pratiqué l’écriture en duo, que ce soit de la fiction ou d’autres types d’écriture. Par exemple, Corinne a travaillé avec Normand Lester à des polars pour adultes, collaboration qui reviendra dans un futur à moyen terme : « Normand trouve l’idée et concocte la trame du roman. À partir de là, je fais la recherche (surtout scientifique, puisque ce sont des polars à base scientifique). Ensuite, on se fait un synopsis, le plus détaillé possible, en intégrant les éléments de recherche. On se rencontre plusieurs fois pour en discuter. Puis on fait un plan par chapitres… On se les échange par Internet jusqu’à ce que l’on soit satisfaits l’un et l’autre. Puis je commence à écrire… (Jusqu’à maintenant, c’est moi qui ai commencé, mais peut-être que pour le prochain, ce pourrait être lui. En fait, c’est celui qui a du temps à y consacrer qui commence.) On s’envoie les chapitres un par un ou 2-3 à la fois. On se donne carte blanche pour changer, modifier, ajouter, retrancher, reformuler… et on avance ainsi, chapitre par chapitre. En fi n de compte, on ne sait plus qui a amené quoi, car moi je «corinnise» ses textes et lui «lesterise» les miens de manière à ce que les deux styles se marient bien et ne soient plus différenciables. Nos histoires sont surtout écrites comme des enquêtes journalistiques à la base, sans oublier de romancer… car ce sont quand même des romans, même s’ils sont basés sur des faits réels et vérifiables. »

Phoenix, un projet commun

Parmi les différents projets des sœurs de Vailly s’en retrouve un écrit à quatre mains, qui s’intitule Phoenix, détective du temps. En fait, les différents romans de Phoenix ne sont pas écrits en équipe : « Nous écrivons un tome chacune en même temps (ou à peu près), car notre éditeur tient à les sortir en librairie simultanément. » confie Corinne. Elle explique que la genèse du projet est en fait une suggestion d’un éditeur : « C’est Martin Balthazar de chez Trécarré en 2005-2006 qui nous a demandé de penser à une série policière pour jeunes… que l’on pourrait écrire à deux. On s’est un peu creusé les méninges, mais pendant quelques semaines, on n’a rien trouvé d’original… Les quelques idées qui venaient étaient du déjà-vu, et justement c’est ce que l’on ne voulait pas. Et puis, une nuit, à 2h00 du matin, pouf! Voilà enfin l’idée qui arrive. Je me suis jetée sur mon ordi et j’ai brossé un rapide portrait d’un détective qui voyagerait dans le temps pour résoudre des énigmes historiques. En fouillant un peu dans ma «culture générale», j’ai sorti une vingtaine d’époques et d’énigmes potentielles… Dès le lendemain, j’ai appelé ma sœur, je savais qu’elle aimerait l’idée, car elle est aussi passionnée d’histoire et de polars que moi; bref, il ne restait plus qu’à convaincre l’éditeur. Là aussi, ça s’est fait assez rapidement. »

« Au départ, renchérit sa sœur, nous avons dû élaborer le personnage de Phoenix, avec soin et en détail. Et nous continuons d’enrichir la personnalité de notre héros par des rajouts, à chaque nouveau roman. Le thème est choisi selon les préférences personnelles de chacune et jamais nous n’interférons dans le travail ou le choix de l’autre. »

Corinne ajoute: « Sylvie a pensé à l’hologramme-ordinateur et à Faustine, la voisine de palier. Pour les noms, celui de Politeia a été trouvé tout de suite, car cela veut dire Police en grec; pour Phoenix, ce fut un peu plus ardu. Il a été baptisé et débaptisé à plusieurs reprises, mais finalement, quand le nom est apparu, on a compris que c’était le bon (le phénix renait de ses cendres… et Phoenix renait chaque fois dans une autre époque), et en plus ce nom se prononce de la même façon (ou presque) dans plusieurs langues… On s’est beaucoup consultées au début pour créer les trois personnages principaux : Phoenix, Politeia et Faustine, de façon à harmoniser nos descriptions de caractère, de tempérament, des gouts et dégouts de Phoenix, de ses façons de faire, de se comporter face à telle ou telle situation, etc. On s’est construit une petite bible des personnages à laquelle on ajoute certains éléments au fur et à mesure que l’on écrit nos histoires. »

Elle ajoute : « on choisit les époques en fonction de nos propres champs d’intérêt et des énigmes qu’on a envie de traiter. On essaie de se baser sur des énigmes réelles (ou potentiellement vraies à quelques variantes près), mais il n’est pas exclu que certaines soient purement inventées dans l’avenir. »

Elles utilisent aussi beaucoup le web : « On demande aussi à nos lecteurs de nous faire part de leurs demandes spéciales par le biais d’un sondage sur le site http://detectivephoenix.fr.gd (on offre des choix d’époques, de personnages historiques ou de héros historiques ou non). » continue Corinne.

Mais il ne faut pas se tromper. Elles ne travaillent pas ensemble sur le projet, selon Corinne:« À moins d’être en panne ou dans une grosse impasse, on est chacune dans notre bulle et on écrit chacune de notre côté. Quand notre roman est fi ni, on se lit l’une l’autre, justement pour traquer les incohérences qu’il pourrait y avoir d’un tome à l’autre ou pour suggérer un développement qui pourrait être ajouté, mais rien de plus. Nous sommes totalement indépendantes… »

« Nous ne nous envoyons nos manuscrits qu’une fois l’écriture terminée. Si nous éprouvons quelques problèmes en chemin, nous nous consultons, mais toujours dans l’idée de dépanner l’autre, non pas d’écrire le livre à sa place. » complète Sylvie-Catherine.

Celtina, ou Astérix au féminin!

Celtina est une jeune Celte (vous l’aviez deviné?!) étudiante en druidisme, environ cinquante ans av. J.-C. Dès sa sortie, le premier tome s’est hissé dans les palmarès rapidement, se bâtissant un noyau important de fans dès la première heure, et le style y est sûrement pour quelque chose : « J’ai privilégié un style rapide qui évoque le jeu vidéo… on passe d’une action à une autre très rapidement et il y en a beaucoup. Et c’est délibéré. » confirme Corinne. « D’ailleurs, j’ai tenté de respecter la façon dont les légendes celtes sont transmises, avec beaucoup d’action et peu de détails quant à la description des personnages. » Selon elle, c’est ce qui explique pourquoi les jeunes aiment la série, mais que les adultes peinent à apprécier Celtina : « Ce n’est pas une démarche qu’il est facile de faire comprendre à des adultes… qui ont besoin de se raccrocher à du concret, d’avoir des personnages bien définis, au caractère bien cerné, de savoir pourquoi celui-ci agit comme ceci et celui-là comme cela. Les adultes ont besoin de choses plus terre-à-terre, plus logiques; les jeunes aiment quand on va jusqu’au bout de notre “délire”. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle quelques adultes ont du mal à lire et à accrocher à Celtina (à moins de bien connaître la mythologie celtique qui est assez bizarre et pas du tout rationnelle), tandis que les jeunes se laissent carrément emporter par cet univers, sans se poser la question “du qu’est-ce du pourquoi du comment”. »

Pour sa sœur, c’est quasiment le contraire : « Lorsque l’on écrit pour adultes, il n’y a pas de limites, tout est permis, ce qui n’est pas le cas avec les jeunes. Je considère qu’il est plus difficile d’écrire pour les jeunes que pour leurs parents. Car, lorsqu’on s’adresse aux ados (ou aux plus jeunes), on a une responsabilité dans le choix des mots que l’on utilise et dans le discours que l’on tient. »

Selon Corinne, les adultes n’ont pas la même vision que les jeunes de la période romaine : « Les adultes idéalisent la période celte (en déplorant le manque d’ambiance pseudo-romantique dans Celtina) alors que dans la réalité de cette époque, ce n’était que bataille sur bataille (entre eux et contre les envahisseurs romains), et dans les légendes, il est surtout aussi question de guerres (les dieux entre eux, mais aussi les héros contre les dieux et les mortels, bref, rien de romantique là-dedans. Je n’avais pas envie de faire Les Dames du lac bis… : ça a été fait, et surtout fort bien fait, par Marion Zimmer Bradley, d’autant que l’époque n’est pas la même. »

Un autre facteur du succès de la série est assurément la conjecture favorable qui a soufflé sur la fantasy jeunesse, conjecture dont ont beaucoup profité les éditions Les Intouchables. Pour Corinne, cette conjecture était l’occasion rêvée de concrétiser un projet qui lui tenait à coeur : « Si Celtina existe c’est un peu grâce à Normand Lester. J’avais parlé à Normand de l’idée de Celtina en lui disant que je voulais enfin la travailler et demander une bourse de recherche et création du CALQ (que j’ai obtenue); Normand m’a fortement suggéré de contacter Michel Brûlé : j’ai soumis aux Intouchables exactement le même dossier qu’au CALQ et Michel a été emballé. »

Cependant, n’allez pas croire que le projet s’est fait sur un coup de tête : « J’ai eu l’idée de Celtina il y a presque trente ans… », mais selon elle « à l’époque, ce genre de littérature jeunesse n’était pas recherché par les lecteurs et encore moins par les éditeurs d’ici… »

Comme pour Phoenix, le travail sur Celtina est très méthodique, confie toujours Corinne : « Dès le commencement, continue-t-elle, j’ai fait un plan détaillé pour chaque tome de la série… Mais bien entendu, au fur et à mesure de l’écriture, il y a des situations qui s’imposent, d’autres qui disparaissent. Par contre, dès le début, j’ai su à peu près quelles légendes celtiques ou quels héros seraient à la base de tel ou tel tome… » Et la série ne s’éternisera pas : « Il y aura 12 tomes et peut-être un 13e (hors-série) dans lequel je pourrai mieux expliquer la mythologie celtique et qui étaient les Celtes (leur origine, leur répartition en Europe, etc.).»

Les enfants de Poséidon

Autre série que vous pouvez apercevoir sur les tables de vente et les étagères, Les Enfants de Poséidon, de Sylvie-Catherine, qui tâte encore une fois de la science-fiction, mais cette fois-ci au niveau de l’anticipation, explique-t-elle : « Je dois avouer que j’aime beaucoup le roman d’anticipation. J’aime la science-fiction et ses possibilités infinies. Le sujet est inépuisable. » Elle utilise l’Atlantide, ile mythique pourtant située dans le passé, pour raconter une histoire qui se déroule dans un futur proche : « L’idée de départ reposait sur un seul précepte : des enfants vivant seuls sur une ile, sans aucun adulte. C’était ma base, je n’ai eu qu’à élaborer le reste. Récupérer l’Atlantide pour la transposer dans le futur est une idée qui s’est imposée presque par elle-même. » Dans les romans, les enfants vivent seuls au milieu d’hologrammes, tandis que les adultes vivent ailleurs : l’intrigue du premier roman met en scène une jeune fille qui atteint sa majorité et disparait de l’ile. Les personnages principaux commencent alors à recevoir des indices qui les guident à vouloir comprendre les mystères de l’ile sous-marine. Ils déjoueront les complots des adultes et tenteront de comprendre pourquoi les enfants sont ainsi séparés de leurs parents.

À la fin, quelques fils pendent toujours : « Une suite du troisième tome n’est pas envisagée, pour le moment, mais elle n’est pas non plus exclue, puisque plusieurs points demeurent non résolus dans l’histoire. J’ai, disons, laissé la porte ouverte. »

Différences de genres

Finalement, je me suis intéressé au mélange des genres que les deux sœurs n’hésitent pas à commettre. Elles abordent sans peine la SF, le roman d’amour, la fantasy, le polar… Les genres changent-ils leur façon d’aborder les récits? « J’aborde tous mes romans de la même façon. » dit Corinne. « Une idée, la recherche (la plus complète possible), le synopsis, le plan (que je ne respecte pas forcément, mais qui donne une base à laquelle me raccrocher en cas de pépins), et ensuite je plonge dans l’univers que j’ai inventé, en suivant mes personnages… parce que finalement, ce sont eux qui décident où ils veulent aller… Il n’y a pas de différences fondamentales… Bien entendu, le ton n’est pas le même d’un genre à l’autre, mais je n’essaie pas d’abaisser le niveau de vocabulaire parce que je m’adresse à des jeunes… »

Pour Sylvie-Catherine, c’est différent : « Tout est une question de disposition. Lorsque j’écris un roman de science-fiction, je me mets en mode “science-fiction”, ma pensée se modifie et j’entre dans ce mode fantastique. Lorsque j’écris un roman [de la collection] Intime, je me place en mode “sentiments”. Je replonge dans mes souvenirs d’adolescente, j’écoute des émissions pour ados et j’observe les jeunes autour de moi. Je me place dans des contextes différents selon ce que je prévois écrire. Mais passer d’un style à l’autre n’est pas vraiment un tour de force, puisque j’écris un roman à la fois, donc une histoire à vivre chaque fois. »

Épilogue…

J’ai rencontré pour la première fois Corinne et Sylvie-Catherine au Salon du livre du Saguenay 2008, en septembre, environ deux mois après l’entrevue. J’ai eu l’occasion de jaser avec elles, et surtout, d’apprendre quelques scoops dont je ne peux rien vous raconter, même sous la torture. Ok, ok... La série Les Loups du TSAR de SC de Vailly est maintenant en librairie et Celtina arrive au bout de ses aventures... Mais les auteurs, elles, continueront à faire rêver des jeunes pendant longtemps!

Publié le 16 septembre 2009 dans: Littérature, Littérature québécoise, Jeunesse

Share

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

À propos du blogueur

Pochette
Mathieu Fortin

Auteur de romans pour les enfants, les adolescents et les jeunes adultes. Intervenant auprès des enfants et des adolescents, grand amateur de littérature éclatée, du fantastique sous toutes ses formes. Écrit des romans qui carburent à l'action et aux émotions fortes.

Billet(s) récent(s) du blogueur