
J'ai réalisé, il y a quelques mois, une entrevue avec Sonia K. Laflamme, une écrivaine qui assume aussi plusieurs rôles, tels que la présidence de l’Association des Écrivains Québécois pour la Jeunesse (AEQJ) et la direction littéraire des Éditions de la Paix. Je me suis intéressé aux relations existant entre ces diverses occupations et à leur influence sur son écriture.
Tout d’abord, une petite présentation : selon les informations trouvées sur son site Web, Sonia a réellement commencé à écrire en 1996 en scénarisant un film et une série télévisée (de fantasy!).
Cependant, ce n’était pas son premier contact avec l’écriture : « J’ai écrit mon premier roman (inédit) à l’âge de 14 ans. Mais à cette époque, je ne pensais pas vraiment à publier. En fait, je ne croyais pas que cela pouvait m’arriver. Ça me semblait irréaliste, à cet âge, d’y parvenir. Et je me sentais aussi très peu expérimentée. Il faut dire aussi que bien des gens, autour de moi, m’incitaient à faire autre chose de ma vie, à me trouver un vrai job qui me permettrait de vivre et de gagner ma vie. Je les ai écoutés et je suis allée à l’université. Mais ma passion pour l’écriture était plus forte que tout et j’y suis revenue, tout naturellement, en 1996, avec l’écriture d’un scénario. » Coup de chance : le scénario plaît! « Ce projet a été retenu par une maison de production et une option a été prise. Malheureusement, nous n’avons pas réussi à financer le projet. » Les aléas du financement public ont joué contre elle. Prise dans une impasse, poussée par l’envie d’écrire, Sonia a fait un choix : « Comme j’avais aussi en tête une histoire pour ados, je me suis demandé ce que je devais faire: écrire un autre scénario ou tenter ma chance du côté du roman. J’ai choisi la deuxième option en me lançant un ultimatum: si ça passe, alors je continue dans la voie de l’écriture; si ça casse, alors je me trouve un vrai job. » Vous vous doutez de la suite, je parie? « Ce projet de roman, intitulé La Malédiction, a été publié en 2001 aux Éditions Hurtubise HMH. Depuis ce temps, je n’arrête pas d’écrire... Et c’est mon vrai job! »
Une autre auteure qui vit de sa plume et d’activités liées à l’édition… Mais pour cela, elle publie beaucoup, chez plusieurs éditeurs. « Ce n’est pas tant par désir de variété (apprendre à connaître différentes équipes éditoriales, partager des savoirs et des expériences différentes, etc.) qu’à cause d’un constat que j’ai rapidement fait: les maisons d’édition ne publient pas toutes le même genre de littérature. D’où l’importance des fameuses politiques éditoriales. Comme mes histoires diffèrent beaucoup de l’une à l’autre, certaines maisons étaient ainsi plus susceptibles que d’autres de les publier. »
Pourtant, faire affaire avec plusieurs éditeurs, c’est établir une relation moins personnelle avec chacun d’eux, ce qui minimise certainement l’apport de l’auteur dans le processus éditorial. « Dans mes contrats d’édition, il est souvent stipulé que j’ai voix au chapitre quant à l’acceptation finale de l’illustration de la page couverture ou des illustrations internes. Dans les faits, ce n’est pas toujours le cas. Au début, ça m’était même carrément imposé. Je n’avais rien à dire. Et lorsque j’émettais un commentaire, on me répondait que les esquisses avaient été acceptées. Sans mon consentement, ce qui allait à l’encontre de mes contrats. Aujourd’hui, les choses changent. Peut-être est-ce ma notoriété (hi hi hi!). Peut-être est-ce grâce aux autres chapeaux qu’il m’arrive de porter (présidente de l’AEQJ, directrice littéraire aux Éditions de la Paix). On fait davantage confiance à l’écrivain que je suis. Il faut dire aussi que j’ai appris à mieux connaître mes partenaires. Avec certaines équipes, je me permets de dire certaines choses; avec d’autres, je ne perds même pas mon temps et je passe à un autre appel! »
Et la négociation? Le fait de publier chez plusieurs éditeurs, est-ce que ça donne un certain pouvoir de négociation? « Cette variété d’éditeurs à ma palette d’écrivain ne me donne aucun privilège quand vient le temps de négocier. Je peux rayer certaines clauses (droit de préférence, par exemple), mais guère plus. Les contrats, c’est comme un bloc monolithique: on n’y touche pas, ou on ne publie pas. J’en ai fait l’expérience dernièrement lorsque j’ai voulu réduire de cinq ans la durée de la licence d’édition. Mon éditeur m’a presque menacée de laisser tomber mon projet... »
Dommage pour ceux qui croyaient pouvoir détenir le gros bout du bâton!
Sonia publie dans plusieurs genres : La prophétie de l’Ombre, par exemple, relève du fantastique tandis que Les Mutants de l’Éden penche du côté de la science-fiction. Pourquoi aborder des genres différents? « Disons que pour moi, le récit commande toujours le genre. Quand j’ai une idée en tête, je ne me dis jamais: je vais faire un roman fantastique ou un policier. C’est l’histoire qui va peu à peu m’orienter vers un genre. Mais je n’aborde jamais l’écriture différemment. Pas en tant que tel. Outre le fait que le style peut être plus poétique, le traitement plus humoristique, etc., je construis toujours mes histoires sur un même modèle: biographie des personnages, détermination des thèmes et sujets à traiter, découpage de l’action et du récit, recherches, rédaction et relectures. Pour moi, cette rigueur dans la façon de procéder est importante. C’est le premier jalon que je pose pour m’assurer de terminer un jour l’écriture du projet. » En plus de varier les genres, elle s’adresse aussi à différents groupes d’âge. Écrit-on différemment pour les enfants que pour les ados? « J’aborde toujours l’écriture de la même façon. Mais lorsque j’entre dans l’étape de la rédaction, là les choses changent selon le public cible. C’est-à-dire que la façon de dire les choses, de raconter les aventures va différer. Le vocabulaire aussi, de même que les images derrière les mots. Il peut aussi arriver que je m’autocensure. Je dois adapter la narration à mon public. Il y a un an, j’ai remarqué que j’avais tendance à être plus drôle avec le public plus jeune, et plus intense et sombre avec les ados, par exemple. Ce n’est pas voulu, mais je m’aperçois que je le fais. Et que je continue de le faire. Je suis à l’aise avec ça. »
Ces tendances lui permettent de jouir d’une bonne réputation, ce qui l’a mené à la présidence de l’AEQJ, un organisme qui se bat pour la reconnaissance publique des écrivains pour la jeunesse. Pour ce faire, l’association a publié, en 2007, un Manifeste qui dresse le bilan de la situation des écrivains jeunesse, en plus de donner quelques pistes de solutions pour augmenter le revenu des écrivains. À quand plus d’écrivains à temps plein avec un revenu décent? « Ce n’est malheureusement pas pour demain car, actuellement, nous avons toutes les misères du monde à conserver nos acquis. Ceux-ci diminuent d’année en année et nous peinons à redresser la situation. Comme si ce que nous faisions, la littérature, était quelque chose d’inutile... »
C’est le triste constat que l’on doit tous faire : les gens n’aiment pas assez leurs écrivains. Non? « Étrangement, tout le monde aime les écrivains et les auteurs. Tout le monde aime se faire raconter une bonne histoire, que ce soit dans les livres, dans les chansons ou au cinéma. C’est une activité que nous pratiquons depuis la nuit des temps, depuis que nous nous réunissons autour d’un feu, dans une grotte, pour écouter des récits de chasse, de rites initiatiques, de guérisons mystiques, etc. Les conteurs, les auteurs et les écrivains ont toujours eu un certain prestige. On les aime, on se regroupe autour d’eux, on les écoute. Ils nous font rêver. »
Mais s’ils nous font rêver, pourquoi est-ce si difficile d’accepter de les aider à vivre de leur art? « Le talent qu’ils déploient semble condamné à rester dans l’ombre. Dans l’ombre d’un autre travail, d’un vrai job, je veux dire. On attend des écrivains et des artistes qu’ils exercent leur art à temps perdu, dans leurs loisirs ou pour se distraire, ce qu’ils faisaient d’ailleurs autrefois. De façon générale, on a de la difficulté à penser à rémunérer un artiste. Peut-être parce que l’inspiration n’est pas l’abonnée du traditionnel 9 à 5 et qu’on ne voudrait surtout pas payer quelqu’un à ne rien faire. Les artistes peuvent donner l’impression de ne rien faire. Mais ils pensent, ils réfléchissent, ils échafaudent, ils recherchent, ils expérimentent, ils essaient de réinventer notre monde pour le présenter d’une nouvelle manière. Pour nous surprendre, pour nous divertir, pour nous enseigner quelque chose. »
Nous revenons donc au débat de l’automne, celui concernant les subventions à la culture : « Au Québec comme au Canada, pratiquement tous les secteurs économiques sont subventionnés par l’État: l’enseignement, la santé, les industries comme celles de l’aéronautique, de l’automobile, du textile, les PME, et j’en passe. Pourquoi la Culture, qui rapporte le plus en dollars et en emplois, ne le serait-elle pas aussi? Les revendications du Manifeste sont toujours d’actualité. Et si les choses ne changent pas, si notre rapport à la nécessité sociale de la Culture ne change pas, elles le resteront encore longtemps. »
C’est dommage de penser que l’état des choses risque de ne pas s’améliorer dans les prochaines années. Les droits d’auteurs et autres activités ne forment que trop rarement un revenu décent, au-delà du seuil de la pauvreté. C’est pourquoi les auteurs doivent s’impliquer dans l’édition, de façon à obtenir un salaire plus régulier. Sonia K. Laflamme agit désormais comme directrice littéraire aux Éditions de la Paix (ce qui est une bonne nouvelle, car la maison d’édition nous avait habitués à des publications d’une qualité, disons, inégale). Comment cette opportunité s’est-elle présentée? « J’ai commencé à collaborer avec les Éditions de la Paix en me portant volontaire pour siéger au comité de lecture. On a beaucoup apprécié la qualité de mes rapports de lecture. Ensuite, je me suis proposée pour m’occuper des stands dans les salons du livre. Et puis l’an dernier, on m’a offert le poste de directrice littéraire. Disons qu’un an plus tard, je ne suis pas toujours des plus à l’aise avec ce travail. » C’est vrai que la direction littéraire n’est pas facile : il faut se battre contre l’égo des écrivains qui croient écrire à la perfection… « J’ai souvent l’impression d’être un imposteur, un écrivain qui juge le travail des autres et qui émet ses commentaires, somme toute fort subjectifs et arbitraires. Je dois composer tous les jours avec cette facette du métier. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai décidé de ne pas republier aux Éditions de la Paix, pas tant que j’en serai la directrice littéraire. Même si je connais quelques écrivains qui sont aussi dans ma situation et qui publient chez leur employeur, je trouve que c’est une forme déguisée d’autopublication. »
Nuançons le propos : de l’autopublication dans les cas où le directeur littéraire est l’unique responsable de la sélection des textes. Cependant, être publier lorsqu’on doit assumrer sa propre direction littéraire est nuisible à son cheminement d’auteur. En effet, le contact avec un auteur d’expérience est une voie d’apprentissage. Est-ce réciproque? Apprend-on en dirigeant les autres? «Le travail de directrice littéraire est très enrichissant, très formateur. Évidemment, en tant qu’écrivain, je ne regarde plus mon travail d’écriture de la même façon. Grâce à mes nouvelles fonctions, j’ai découvert certains de mes défauts d’écrivain, défauts que j’apprends à discerner chez les autres. Et cela me permet de les corriger. Du moins, j’essaie. »
Mais cet emploi doit être accaparant… Comment coordonner plusieurs tâches aussi accaparantes et exigeantes? « J’y arrive difficilement. J’avoue que, lorsque j’avais un job de 9 à 5 et mes projets personnels à gérer, je travaillais beaucoup moins qu’aujourd’hui où j’ai plusieurs petits jobs en plus de mes projets personnels. Ça prend beaucoup de discipline et de volonté pour travailler à la maison alors que les sources de distraction sont constantes. Ça prend aussi un entourage conciliant qui croit en nous et qui ne jalouse pas le temps que consacré à la réalisation de notre passion. »
Sur ces belles paroles se termine cette rencontre fort enrichissante avec une auteure qui publiera quatre livres en 2009 et qui en compte déjà plusieurs à son actif. À consulter:
Site officiel de Sonia K. Laflamme
Site de l’AEQJ
Sites des Éditions de la Paix
Crédits photos: Anne Kmetyko
Publié le 17 septembre 2009 dans: Littérature québécoise, Autre
Auteur de romans pour les enfants, les adolescents et les jeunes adultes. Intervenant auprès des enfants et des adolescents, grand amateur de littérature éclatée, du fantastique sous toutes ses formes. Écrit des romans qui carburent à l'action et aux émotions fortes.
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